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Elle s'appelait Lu

Elle s’appelait Lu. Du moins, c’est ainsi que la nommèrent des prétendants assidus au royaume de France où elle séjourna quelques temps.

Elle était née en Chine, tout à fait au nord, dans les grandes plaines de Mandchourie, au milieu des blés et dans un climat parfois très rude. C’était la dernière d’une famille fort nombreuse. Elle avait six frères et trois sœurs et maman Lu s’était bien jurée et avait fait promettre à son mari de s’arrêter là.

Comme c’était la dernière, elle était très choyée. D’abord par sa mère qui l’appelait ma petite chérie et inventait pour elle chaque jour des recettes toujours nouvelles et succulentes de gâteaux au miel, aux noix, au riz, au blé, à tous les fruits du monde et au sirop d’érable. Elle était couvée par son père aussi, artiste réputé et fantasque qui dessinait pour elle sur des bouts de papier des personnages tendres ou rigolos pour lui dévoiler des sentiments qu’il ne savait exprimer autrement. Elle gardait précieusement ces croquis dans un petit coffre qu’on lui avait offert et ils lui arrachaient toujours des sourires et des larmes bien des années plus tard. Elle était enfin la coqueluche de ses ainés qui jouaient avec elle comme avec la poupée qu’ils n’avaient pas mais se la partageaient quand même parce qu’ils étaient généreux. Elle était aussi leur confidente. Il faut dire qu’elle avait de très beaux yeux un peu bridés qu’elle ouvrait très grand pour ne rien perdre de leur émotion à eux tandis qu’ils leur confiaient des secrets intimes. Un doux sourire innocent et confiant flottait alors sur ses petites lèvres d’enfant et les incitait à poursuivre. Et tous de se relayer pour la bercer au moment de s’endormir.

La famille Lu donc aurait pu vivre heureuse dans les grandes plaines de Mandchourie. D’autant que le père avait un grand talent fort recherché pour le dessin et la peinture. Il n’était pas difficile pour lui de trouver des mécènes. C’étaient plutôt eux qui se l’arrachaient. Ils lui demandaient de peindre leur fille à marier, leur fier soldat de fils en armure et son cheval tout cuirassé ou leur grande maison sur la colline, le saule sur l’étang en bas du jardin, le patio ou le portail imposant, bref, tout ce qui faisait leur bonheur dans la vie et leur fierté de grand seigneur.

Mais quand Papa Lu avait fini de tout dessiner, et que plus rien ne restait pour manifester la gloire de ses clients, même pas le placard à balais, les commandes se faisaient rares et les dettes s’accumulaient. C’est qu’il fallait bien la nourrir toute cette marmaille et la petite dernière. Alors Papa lu assis au pied du grand lit où tous dormaient ensemble sous la fourrure d’un grand ours à poils soyeux, à la lumière vacillante des bougies pour chasser les moustiques, devant ses rejetons assoupis et d’une voix désolée annonçait à sa femme l’imminence de leur prochain départ. Elle s’y attendait, Maman Lu et elle enlaçait son gros benêt de mari qu’elle appelait « mon petit beurre » pour lui donner du courage et lui manifester son soutien. Lui l’appelait « ma mère Lu » et ils s’embrassaient tendrement.

Alors, ils préparaient la roulotte et reprenaient leur périple toujours plus à l’ouest, à travers la Mongolie, la Sibérie orientale, les plaines de l’Asie centrale. Puis ils s’arrêtaient dans un grand bourg et la vie recommençait. Il dessinait, il ne dessinait plus, les créanciers se faisaient menaçants, ils repartaient dans leur grande roulotte, cahin-caha, toujours vers l’ouest.

Ils arrivèrent ainsi en France. La petite avait grandi. C’était maintenant une belle jeune fille et qui lisait beaucoup. Elle lisait tant et plus qu’elle connaissait toutes les langues du monde et toutes les chansons. Ses frères et sœurs, grands musiciens jouaient sur leurs instruments de fortune tandis qu’elle dansait force sarabande ou autre rigodon. « Petit beurre » immortalisait la scène sur le parvis de Notre Dame et « ma mère Lu » confectionnait des petits gâteaux de tous les pays traversés sous les regards appuyés des badauds et le grognement de leurs estomacs gourmands.

Ils gagnaient ainsi quelques sous et vécurent des aventures de leur âge. Des frères, des sœurs quittèrent le nid et s’installèrent.

La petite restait avec ses parents. Elle lisait, elle apprenait. Ronsard qui l’aimait, émerveillé par sa grâce et sa science, quand elle eut épuisé tous ses livres, l’appela « mon a tout Lu » et lui fit de petits baisers pressants au creux du cou. Mais il n’était pas bien sérieux et multipliait les conquêtes. Il lui fit beaucoup de peine. Elle tenta de l’oublier. Elle le chassa en fait bien vite. Le spectacle devait continuer et ce n’était pas son amoureux. Elle conserva en souvenir le surnom « Mon a tout lu » : Mona Lu.

Il fallut repartir et ce fut pour l’Italie. L’art du père y fit merveille et des émules. Il fut beaucoup imité par les barbouilleurs de la région qui pillèrent ses inventions. Ici aussi, elle eût un amoureux transi. Il s’appelait Léonard, était très timide et ne comprenait pas bien le français. Pour lui, « Mona Lu » ne sonnait pas bien, il l’appela Mona Lisa et la peignit.

Patrice Grabas il y a 1 an

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