Site d'écriture

Commencer une histoire

écrire le début d'une histoire

écrire un début d'histoire

Qu'elle était belle mon île...

La pluie se mêle aux embruns. Une vraie tempête d'équinoxe. Il n'est pourtant que 17 heures et il fait pratiquement nuit. Une de ces soirées où il serait plus sage de rester chez soi, auprès d'un bon feu, plutôt que d'arpenter les rues. Il y a quand même de l'animation sur les quais: des hommes en cirés chargent des caisses de poissons dans une camionnette, d'autres se dirigent bruyamment vers le café en maugréant contre ce "temps de chien". Au-delà des jetées du port, la mer est furieuse. Une vague plus forte que les autres vient, de temps en temps, se briser contre les blocs qui protègent la digue et recouvre entièrement le petit phare blanc et rouge qui, par son feu timide, semble appeler les pêcheurs téméraires restés en mer. Les réverbères du quai diffusent une lumière blafarde qui rend encore plus lugubre l'obscurité du large. Entre deux sautes de vent, on entend des pêcheurs se parler d'une barque à l'autre. De ci de là, des bouées semblent garder la place des bateaux qui ne sont pas encore rentrés. Qui pourrait reconnaître ce petit port qui, il y a quelques mois encore, était envahi d'estivants insouciants, de plaisanciers hâbleurs ? Où sont passés tous ces pêcheurs à la ligne, alignés au coude à coude sur la jetée qui faisaient comme une haie d'honneur aux bateaux franchissant les passes ?
Dominique sort de l’épicerie avec son sac à provisions et s'approche du bord du quai: elle fixe une bouée, à quelques mètres de là, sur laquelle est peint grossièrement "MARIE-HELENE". Hier encore, à cet emplacement, attendait un joli bateau bleu qui s'impatientait d'affronter le large. "Pourquoi ne sont-ils pas rentrés ?" semble-t-elle demander à cette bouée indifférente qui se laisse ballotter par le ressac. Un dernier regard vers le large et en soupirant, elle remonte le col de son manteau. Ses cheveux trempés de pluie lui collent au visage : un visage ravagé par l'inquiétude. En passant devant un bar, elle s'arrête et regarde à travers la vitre: dans une atmosphère enfumée, des hommes boivent parlent, crient même. Pas un ne semble se soucier de la tempête qui sévit dehors. Pourtant, elle sait bien qu'à la première alerte, au premier signal de détresse, ils reprendront la mer et risqueront leur vie pour secourir l'un des leurs. La solidarité des gens de mer, ici, n'est pas un vain mot. Encore un regard furtif vers les passes et elle s'engouffre dans une ruelle qui monte à Ker Morgan. Elle serre son manteau et se met à courir. Ca n'est pas la peur qui la fait se presser mais elle a de plus en plus de mal à retenir ses larmes. Elle a hâte de se retrouver seule. Sur le seuil de la maison, elle se retourne pour regarder passer trois hommes qui descendent sur le port.
Elle passe une main dans ses cheveux pour dégager son visage et entre. C'est une grande pièce qui respire le propre et au milieu de laquelle trône une table en bois massif: au fond, une belle cheminée où se consume une grosse bûche qui dégage une odeur âcre. Au plafond est suspendue une maquette de cap-hornier, faite certainement par un vieux marin, pendant les longues veillées d'hiver. Tout est sobre mais arrangé avec un goût indiscutable. Un vaisselier expose de grands plats en grès que l'on ne devait sortir que pour les grandes occasions. Sur les murs, des tableaux et des photos de bateaux de toutes sortes: goélettes, terre-neuvas, chalutiers et baleinières: le tout disposé harmonieusement. Lorsqu'on entre dans cette maison, on se sent à l'abri, même du mauvais sort . Ici, on est à cent lieues du port et de ses angoisses. Débarrassée de son manteau, Dominique s'assied prés de la cheminée pour se réchauffer. Qu'il est réconfortant ce bon feu et petit à petit, elle se perd dans ses pensées: entre autres, les vieilles histoires de marins que son oncle lui racontait devant cette cheminée, en la prenant sur ses genoux tandis que tante Marthe les regardait en souriant. Pauvre tante Marthe, elle les avait tellement entendues, ces aventures, qu'elle ne les écoutait même plus. De temps en temps pourtant, son front se plissait pour faire comprendre à son mari qu'il exagérait peut-être un peu et elle reprenait son raccommodage. Qu'il faisait bon vivre entre ces deux vieux, quelles vacances merveilleuses elle avait passées grâce à eux. Et quel déchirement quand il fallait se séparer au mois de septembre! Mais que tout ça est loin! Quand Dominique relève la tête, elle pleure à chaudes larmes. Cette maison lui rappelle trop de souvenirs. Jamais elle n'aurait du revenir seule. Et cette tempête qui n'en finit pas. Ce soir elle n'a pas faim. Nonchalamment, elle entreprend de fermer ses volets. Un moment les yeux perdus dans le vague, elle laisse la pluie cingler son visage puis brutalement elle referme la fenêtre, tire les rideaux et va se blottir au fond du fauteuil face à la cheminée. Jamais, non jamais elle n'abandonnera cette maison, se dit-elle, comme en guise de serment.

Capitaine17 il y a 1 an

Terminer cette histoire


Commentaires

Commenter